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D'Elles

Le journal de Macafe (Episode 2)

8 Septembre 2014, 21:36pm

Publié par D'Elles

Macafé se leva, et se laissa tombée sur les entassements de draps qui lui servaient de lit. Elle appuya son dos contre le mur et se mit à frotter les yeux rigoureusement, comme pour chasser le sommeil qui, visiblement, la guettait encore. Puis, elle poussa un regard vide, quand une première phrase parvint à son écoute.

-Ma petite, ton père n’est pas ton père.

Grann Yaya se trouvait juste devant elle. Elle était assise sur une petite chaise. Elle ne chantait plus. Elle ne fredonnait aucun air. Avec une main, elle tenait une pipe. Elle y aspirait de grosse bouchée de fumée qu’elle renvoyait par la bouche et les narines, et emplissait la chambre d’une odeur agréablement créole. L’autre main, la gauche, tenait son genou. Elle hochait la tête tout doucement. Puis, calmement, elle s’adressa à Macafé, d’un ton froid, et dit :

- Papa Jo – Je dis ton nom, mais je te détourne pas - comme tu l’appelais, était un homme bon. Il faut croire que c’est une vérité : les bons sont toujours les premiers à partir. Mais tout le monde le détestait. Chacun avait une raison de le haïr. Les enfants ne l’aimaient pas parce qu’il leur faisait peur. Son allure les effrayait. Sa silhouette de maître minuit. Son chapeau qui ne quitte jamais son crâne. Sa manière caricaturale de chevaucher les longues contrées du village. Les hommes le haïssaient. C’est parce qu’il leur disait toujours la vérité. Contrairement à ce qu’on veut bien nous faire croire, ce sont les hommes qui n’aiment pas entendre la vérité, pas les femmes. Quant aux femmes, elles le méprisaient, parce qu’il avait les yeux rouges, dignes du grand buveur de tafia qu’il était, et des dents de la même couleur, il mangeait de la betterave crue, toute la sainte journée.

- Mais, qu’est-ce que tu me racontes comme ça, maman Yaya. Interrompit la petite.

- Tais-toi et écoute ma fille, poursuivit-elle, sans changer de ton. Ton vieux papa Jo et moi vivions ensemble parce que nous nous aimions. Nous nous aimions parce que nous étions pareils. Moi, loup-garou, lui maître minuit, nos modes de vie nous ont valu des étiquettes pas très flatteuse, mais qui nous ont permis de vivre tranquilles, loin des bonnes et des mauvaises amitiés. Les empreintes de la vieillesse marquaient déjà nos existences quand l’amour nous a surpris. C’est pourquoi nous n’avons jamais eu d’enfants.

- Quoi ? Ça veut dire quoi, maman… Yaya ? balbutia la petite, avec le visage, déjà bien inondé de larmes.

Grann Yaya s’approcha de l’enfant, elle posa sa main gauche sur le visage de l’enfant, et essuya ses larmes avec son pouce. Elle se leva pour aller vers la cruche, elle prit la timbale, la remplit d’eau et revint vers elle. Elle lui tendit la timbale et lui dit, avec tendresse : - Ma fille, calme-toi ! Elle se mit sur la petite chaise, puis, porta sa pipe à sa bouche. Elle fuma un coup, et continua.

- Voilà, tu as déjà vécu treize récoltes de café. Même si les paroles sont en pile, tu es en âge de comprendre. Les esprits sont de cet avis. Ils veulent que je te parle de ta mère. Tu dois renouer les liens avec elle pour qu’elle puisse te protéger. Je ne serai pas toujours là, moi. Mais ta mère, elle le sera. Calme-toi et écoute-moi !

Le soleil pourchassait encore la noirceur de la nuit, quand Carmelle entendit frapper à sa porte. Couchée il y a à peine une heure, la jeune femme a eu toutes les difficultés du monde, à se lever. Elle a résisté un moment, a rechigné, a succombé à l’insistance de sa visiteuse.

- Bonjour voisine. Ne reste pas au pas de la porte ! Entre!

La dame portait un jupon, qui couvrait une partie de sa poitrine jusqu’au bas de ses fesses. La transparence de sa tenue laissait entrevoir la culotte rouge qu’elle porte toute les nuits, pour garder loin du lit, son mari décédé depuis trois mois. Elle avait dans ses mains, un bol en plastique, aussi gros qu’une moitié de melon, muni d’un couvercle, enveloppé dans un napperon blanc.

- Voilà, ma fille ! Je t’ai apporté ta soupe du premier janvier et mes vœux de bonne année.

- Je t’arrête tout de suite, Madame André, interrompit la jeune femme, tout en essayant, d’un geste rapide, de couvrir son corps nu avec un drap. Je sais que tu m’aimes comme la fille que tu n’as jamais eue, poursuit-elle. Mais je ne peux pas te laisser commencer ton sermonnade, là maintenant. Je refuse de commencer une nouvelle année de cette manière. Je connais la chanson par cœur. Tu vas me souhaiter de me trouver un homme, de laisser cette mauvaise habitude de dormir nue, pour ne pas recevoir la visite des mauvais esprits, de ne plus continuer à boire le rhum.

- Mais, ma fille…

- Et surtout ne me sors pas ce : « si je te dis tout ça, c’est pour ton bien. » Parce que moi aussi, je pourrais te parler pour ton bien. Crois-moi, tu ne serais pas très contente. Mais tu saurais ce que ça fait de sentir son intimité violée.

- Je n’ai rien à me reprocher. Je suis une bonne chrétienne…

- Et c’est peut-être ça le problème

- Pardon ?

- Moi je te reproche d’oublier ton nom.

- Quoi ?

- Comment tu t’appelles ?

- Madame André

- Et je suppose que Madame est ton prénom et André ton nom, hein? Pour cette nouvelle année, moi je souhaiterais que tu retrouves ton nom.

Touchée par la tristesse que projetait le regard de la dame, Carmelle adoucit la voix, baissa le ton, et dit :

- Je suis désolée ma voisine. Je voulais juste que tu comprennes que … Bon, excuse-moi, mais je vais me préparer pour aller voir ma cousine en prison. Je vais partager ma soupe de premier janvier avec elle. Elle l’embrassa sur le front et murmura à son oreille, Bonne année, voisine !

Rachelle gisait sur le lit, immobile, dans la position fœtale. Ces deux bras formaient un cercle autour de son ventre à la rondeur relativement imparfaite. Elle disait les mots comme une prière. Elle répétait les phrases comme une petite fille qui récite une leçon bien mémorisée.

- Si le premier janvier est une date magique qui réalise les vœux, je demande de pouvoir te tenir dans mes bras. De te voir sourire. De sentir ta bouche sur, euh, tu vois… les pointes de mes seins. Ecoute, tu es resté assez longtemps là-dedans. Tu tiens vraiment à ce que ce soit Grann Yaya qui vienne te tirer de là ?

- Madame Rachelle ?

- Entre, Vanessa! Qu’est ce qui ne va pas?

Excusez-moi de vous déranger, madame. Votre mère n’est pas là, voilà qu’une personne vient vous voir. Elle dit être la femme du père de votre enfant.

Manzè Da

Le journal de Macafe (Episode 2)