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D'Elles

Violence et domination: briser la culture de banalisation

29 Juin 2015, 23:35pm

Publié par D'Elles

Avec Shelove Duperier, Comedienne
Avec Shelove Duperier, Comedienne

« Et j'espère qu'on va cesser maintenant de jouer aux jeunes gens voués au sacrifice. Toutes les façons de voir doivent changer. »
Virginia Woolf, 3 octobre 1938, in Journal intégral 1915-1941

Avril 2015 : Régina Nicholas tombe sous les coups de son ex conjoint. Aucun des témoins de la scène ne lui viendra en aide.

Juillet 2011 : Rooldine Lindor est violée par deux hommes puis assassinée alors qu’elle procédait à la location d’une maison en République dominicaine.

Mars 2010 : Fabienne Cherisma, 15 ans, est assassinée de 3 balles dans la tête la photo de son cadavre, ramené par le photographe Paul Hansen, a été primé par l’Oscar de la meilleure photo de l’année en Suède. Parmi les autres photographes qui ont saisi cet instant de la mort de Fabienne Cherisma, d’autres ont reçu des récompenses dans leur pays, à l’instar de James Oatway ou d’Olivier Laban-Mattei, qui a reçu le Grand Prix Paris Match 2010

Décembre 2005 : une jeune vedette du petit écran, Ginoue Mondésir, 28 ans, meurt assassinée par son conjoint Valdo Jean. Ce dernier figure sur la liste des personnes évadées de la prison de Port-au-Prince lors du tremblement de terre de janvier 2010.

Est-il humainement possible de comprendre de telles éruptions de violence et l’impassibilité ou l’indifférence qu’elles provoquent de façon généralisée dans la population ? La liste des manifestations de violence auxquelles nous sommes chaque jour confrontés pourrait être longue et prendre plusieurs formes. Mais à part lorsqu’elle est provoquée par la nature, qu’elle soit pathologique, entre les États, criminelle, politique, économique ou entre les personnes, la violence est la manifestation la plus évidente du pouvoir et constitue toujours un emploi de la force, physique ou psychologique qui, sans tenir compte de la légitimité de son usage, a pour principal objectif la domination.

La violence entre les personnes se retrouve de façon endémique en Haïti. Et même si elle n’est pas toujours constituée de coups et blessures, elle entraîne toujours une souffrance pas nécessairement physique. En effet, les jeunes filles et les femmes sont souvent victimes de comportements de domination ou d’asservissement avec parfois utilisation de violence physique (coups, viol, etc.), mais elles sont aussi et surtout très souvent victimes d’une utilisation, consciente ou non, de forces verbales et psychologiques. Ce phénomène se manifeste sous de multiples formes telles que les abus de pouvoir et injonctions autoritaires, les agressions physiques, l’intimidation verbale, les menaces voilées, les insultes et injures, l’humiliation, le harcèlement ou la privation de droit ou de liberté.

De façon générale, différents processus sociaux contribuent dès l’enfance à construire la masculinité et la féminité et à banaliser cet esprit de domination qui trop souvent mène à la violence. En effet, dès l’enfance l’être humain est socialement préparé à des comportements d'agresseur et de victime. Les petits garçons sont orientés et encouragés vers des attitudes d'affirmation de soi, de domination et d'agressivité, alors que chez les petites filles sont privilégiées les attitudes plus souples, plus conciliatrices et altruistes. Virginia Wolf parlait de ce « pouvoir hypnotique de la domination » alors que, pour le sociologue Pierre Bourdieu, « la domination masculine est tellement ancrée dans nos inconscients que nous ne l’apercevons plus, tellement accordée à nos attentes que nous avons du mal à la remettre en question[1]. »

Les rapports sociaux de sexe façonnent et banalisent donc ces comportements qui peuvent, mal contrôlés, conduire à la violence conjugale. En effet, ces rapports existant entre les sexes sont à la base d’une certaine forme de violence basée sur la domination masculine et exercée majoritairement contre les femmes. N’oublions pas qu’elle n’est pas si éloignée l’époque où, dans certains pays, la loi accordait à l’homme le droit de « corriger » sa femme. Pour le propre bien de celle-ci faut-il ajouter.

En Haïti, avant le décret du 6 juillet 2005 par exemple, le viol n’était considéré que comme une atteinte aux mœurs. Le décret a criminalisé le viol et a également permis de rétablir un plus grand équilibre entre les sexes, par exemple face à l'adultère qui n'était auparavant reconnu pour un homme que s'il était commis dans le lit conjugal, alors que pour la femme, le lieu importait peu.

Par ailleurs, même si l’article 17 de la Constitution du 29 mars 1987 affirme l’égalité entre les sexes, il n’existe toujours pas de loi d’égalité intégrant expressément la notion de discrimination fondée sur le sexe et l’obligation de non-discrimination dans tous les domaines de la vie sociale.

La violence faite aux femmes est pernicieuse : elle tend entre autres à bloquer la participation de celles-ci au développement communautaire et représente un frein à leurs promotions sociales et économiques, constituant ainsi une très importante source d’instabilité pour les familles. Les violences exercées visent toutes les catégories de femmes, dans toutes les couches de la société. Malheureusement, de nombreuses victimes, pour des questions d’éthique, ne veulent jamais parler des pressions qu’elles subissent, de peur d’être stigmatisées, parce qu’elles ressentent souvent un fort sentiment de culpabilité par rapport à leurs familles, qu’elles ont peur de salir et à qui elles n’osent rien dire.

La violence conjugale proprement dite, cette forme de domination d’un partenaire sur l’autre, ne se limite pas à un certain nombre de gestes ou de paroles étrangères au reste de la vie d’un couple. Il s’agit bel et bien d’un partenaire qui utilise la violence et se sent en droit de contrôler l’autre, de le dominer, et qui croit que l’utilisation qu’il fait de la violence est légitime.

Ce type de relation dite abusive suit en général un pattern de domination qui veut qu’après chaque épisode de violence, la personne qui abuse minimisera la gravité de ses actions, trouvera des excuses et pourra même faire porter à l’autre au moins une partie de la responsabilité. La personne abusée finit par accepter cette part de responsabilité qu’on lui fait porter et a de plus en plus de mal à faire confiance à ses propres émotions, qui sont systématiquement niées ou tournées en ridicule. S’ensuit une phase de réconciliation, avec baisse de tension, mais celle-ci rehaussera progressivement menant à la réapparition de la violence. Ce cycle va le plus souvent en s’intensifiant, les phases deviennent de plus en plus courtes, et les explosions de violence peuvent finir par mener à la mort de la personne dominée comme ce fut le cas dans les exemples mentionnés au début de cet article. Avant même que la situation ne se dégrade à ce point, une grande majorité de femmes sont désorientées par cette alternance d'épisodes calmes et violents, protègent leur partenaire, sous-estiment leur propre bien-être, niant la gravité de la violence subie ou s'en attribuant la responsabilité. Dominées, elles souffrent, bien au-delà des explosions de violence physique, de ce climat où s'installent progressivement la terreur, la rage refoulée et l'effacement identitaire, situation qui entraînera des séquelles durables. Contrairement aux idées reçues, la personne abusive n’est pas nécessairement une personne violente ou même passionnelle. Elle utilise très souvent des tactiques de manipulation pour maintenir l’autre sous sa domination, et ce parfois de façon inconsciente.

Année après année, toutefois, le nombre de femmes portant plainte pour différentes violences subies, pas nécessairement sexuelles ou conjugales, augmente. Par ailleurs, il existe de plus en plus d’acteurs, d’institutions, d’organisations de femmes et de médias qui manifestent un intérêt particulier dans la lutte aux violences faites aux femmes. Les différents secteurs concernés continuent de travailler pour conserver les acquis et les avancées, réalisés, par exemple, au niveau du cadre juridique. Beaucoup d’efforts sont faits, de nombreux organismes travaillent à la sensibilisation de toute la société, offrent des séances de formation sur les violences physiques, psychologiques et sexistes faites aux femmes. Mais en dépit de ces nombreuses avancées dans le domaine, il y a encore de graves lacunes sur le plan juridique, notamment sur l’application des lois. En effet, la réalité reste que trop peu d'auteurs de violences sexuelles sont jugés, et l'impunité reste l'un des principaux obstacles à l'accès aux soins appropriés.

Le combat continue. Il faut briser la loi du silence et soutenir les victimes qui, bien que de plus en plus nombreuses à élever la voix, sont souvent encore trop effrayées ou honteuses à l'idée de témoigner contre leurs agresseurs, à plus forte raison lorsque les actes répréhensibles étaient commis par des hommes connus ou reconnus socialement. Cette violence délibérée est un instrument de domination et va à l’encontre des droits fondamentaux de la femme.

Sandy George

[1] Bourdieu, Pierre, La Domination masculine, Paris, Seuil, 1998, 134 p.