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D'Elles

Le journal de Macafe (Episode 1)

17 Décembre 2013, 17:50pm

Publié par Manze Da

Grann Yaya s’est tirée de son sommeil d’un grand sursaut. Son visage noir, ridé, était aussi sec qu’un morceau de pain exposé au soleil toute une journée. L’air hivernal de cette nuit de décembre n’a laissé surgir aucune goutte de sueur sur le corps de la vielle... Un cauchemar l’a réveillée avec une grande violence.

Elle resta assise une minute sur sa pile de nattes, ramollie par un matelas de cotons enveloppés d’un tissu marron, usé. Pendant une minute, elle essaya de contrôler sa respiration dont l’inspiration est trois fois plus longue que l’expiration. Elle respira bruyamment, tout en inspectant la chambre. Une pièce assez grande pour contenir un canari dans le coin au coté du soleil levant, juste à droite ; au milieu, une table sous laquelle se trouve un panier en bambou plein de vaisselle et un grand pilon à café ; et, une dodine, un balai appuyés contre la porte. Elle prit une minute pour reprendre son souffle, puis, tout bas, se mit à chanter :

« lapèsonn o, m pral fè yon wout oo, ann ale avè mwen

Lapèsonn o, m pral fè yon wout oo ann ale avè mwen

Ou mèt tande kriye, pinga w vire gade ! ann ale ave mwen…

Grann Yaya, d’une voix tremblante, chantait de plus en plus bas. Elle se leva, se tint debout sur son « lit »et chantait toujours. Elle ouvra la fenêtre et regarda vers le ciel. Voyant la position de la lune, pleine pour la deuxième fois ce mois, elle pensa :

Une année qui s’ouvre avec une aussi belle lune devrait être une belle année. Pourtant mes révélations me tourmentent, me martyrisent. Aïe, Ayida Ouèdo, hmm ! n’aurais-je donc, pas le temps d’accomplir ma mission ? La face tournée vers le coté où le soleil se lève, avec les mains tenant ses hanches, elle continua à chanter :

Ou mèt tande kriye pinga w vire gade ann ale avè mwen…

Ou mèt tande kriye pinga w vire gade ann ale avè mwen…

Encore une fois, elle se mit à observer la position de la lune. Elle cessa de chanter pour répéter tout haut : « Les coqs ne vont pas tarder à chanter, je peux donc la réveiller » ; puis elle continua à chanter.

Ou met tande kriye pinga w vire gade ann ale ave mwen…

Ces fêtards croient qu’ils sont les seuls habitants de cette zone, grommela Carmelle. Ils ne pensent pas aux autres et à leurs besoins de dormir quand il s’agit de boire et de faire du bruit toute la nuit du trente-et-un, continua-t-elle à marmonner.

Elle jeta un dernier coup d’œil sur l’article qu’elle a eu le temps d’écrire pendant sa nuit blanche. Elle prit une dernière gorgée de son rhum pour saluer cette nouvelle décennie. Elle éteint la lampe électrique qui lui a servi d’éclairage toute la nuit. Elle jeta son corps nu et fatigué sur le lit et se disant que le soleil va bientôt se lever, car la dame au foulard blanc a déjà commencé, dans les rues de Lamentin, sa prédication en trois phrases :

« Il faut vous repentir !

Sachez que Jésus était mort pour vos péchés.

Il est en route. »

Grann Yaya s’est tirée de son sommeil d’un grand sursaut. Son visage noir, ridé, était aussi sec qu’un morceau de pain exposé au soleil toute une journée. L’air hivernal de cette nuit de décembre n’a laissé surgir aucune goutte de sueur sur le corps de la vielle... Un cauchemar l’a réveillée avec une grande violence.

Elle resta assise une minute sur sa pile de nattes, ramollie par un matelas de cotons enveloppés d’un tissu marron, usé. Pendant une minute, elle essaya de contrôler sa respiration dont l’inspiration est trois fois plus longue que l’expiration. Elle respira bruyamment, tout en inspectant la chambre. Une pièce assez grande pour contenir un canari dans le coin au coté du soleil levant, juste à droite ; au milieu, une table sous laquelle se trouve un panier en bambou plein de vaisselle et un grand pilon à café ; et, une dodine, un balai appuyés contre la porte. Elle prit une minute pour reprendre son souffle, puis, tout bas, se mit à chanter :

« lapèsonn o, m pral fè yon wout oo, ann ale avè mwen

Lapèsonn o, m pral fè yon wout oo ann ale avè mwen

Ou mèt tande kriye, pinga w vire gade ! ann ale ave mwen…

Grann Yaya, d’une voix tremblante, chantait de plus en plus bas. Elle se leva, se tint debout sur son « lit »et chantait toujours. Elle ouvra la fenêtre et regarda vers le ciel. Voyant la position de la lune, pleine pour la deuxième fois ce mois, elle pensa :

Une année qui s’ouvre avec une aussi belle lune devrait être une belle année. Pourtant mes révélations me tourmentent, me martyrisent. Aïe, Ayida Ouèdo, hmm ! n’aurais-je donc, pas le temps d’accomplir ma mission ? La face tournée vers le coté où le soleil se lève, avec les mains tenant ses hanches, elle continua à chanter :

Ou mèt tande kriye pinga w vire gade ann ale avè mwen…

Ou mèt tande kriye pinga w vire gade ann ale avè mwen…

Encore une fois, elle se mit à observer la position de la lune. Elle cessa de chanter pour répéter tout haut : « Les coqs ne vont pas tarder à chanter, je peux donc la réveiller » ; puis elle continua à chanter.

Ou met tande kriye pinga w vire gade ann ale ave mwen…

Ces fêtards croient qu’ils sont les seuls habitants de cette zone, grommela Carmelle. Ils ne pensent pas aux autres et à leurs besoins de dormir quand il s’agit de boire et de faire du bruit toute la nuit du trente-et-un, continua-t-elle à marmonner.

Elle jeta un dernier coup d’œil sur l’article qu’elle a eu le temps d’écrire pendant sa nuit blanche. Elle prit une dernière gorgée de son rhum pour saluer cette nouvelle décennie. Elle éteint la lampe électrique qui lui a servi d’éclairage toute la nuit. Elle jeta son corps nu et fatigué sur le lit et se disant que le soleil va bientôt se lever, car la dame au foulard blanc a déjà commencé, dans les rues de Lamentin, sa prédication en trois phrases :

« Il faut vous repentir !

Sachez que Jésus était mort pour vos péchés.

Il est en route. »

Il est quatre heures du matin. Cela fait déjà une heure que Rachel est au téléphone avec Christine et Marlica par interférence. Son regard est resté collé sur le poster de Carla Bruni qui vient de passer de mannequin à Première Dame de France. Ses yeux ne quittèrent pas les fesses légèrement rosées de l’italienne. Elle n’écoutait plus son amie qui essayait de lui faire comprendre qu’elle était en train de perdre l’amour de sa vie à cause de cette grossesse qui s’est prolongée jusqu’au treizième mois et pour laquelle elle est prisonnière depuis bientôt huit mois.

« Apre pòte, vach pa chè » dit le proverbe. Tu n’aurais pas du garder ce bébé qui, de toute évidence, ne t’apportera rien de bon, dit Christine d’un ton un peu trop sérieux.

Mais, qu’est ce que tu peux être rabat-joie, rétorqua Marlica. Ce proverbe ne s’applique pas pour les gens de notre classe, se vanta-t-elle. Si les filles de faibles moyens perdent leur valeur après avoir donné naissance à un enfant, expliqua-t-elle, C’est parce qu’elles ne peuvent pas se rendre à la gym, avoir un bon régime alimentaire et s’habiller chiquement. De plus, à cause de leur misère renforcée, elles s’offrent a tout ce qui passe trop près de leur jupon, pour avoir quoi nourrir leur bébé. Et ca, chère Christine, ce n’est pas le cas de Rachel. N’est ce pas ?

Et c’est tant mieux, répondit Christine. Moi je ne supporte pas que Magalie tourne autour de Mackendy comme ca. Si cette garce était au courant pour ta grossesse, elle aurait déjà mis ses grappins sur ton homme. Heureusement pour toi, le secret est bien gardé. Toute l’école croit que tu es aux Etats-Unis pour préparer ton entrée à l’université Harvard.

Encore un court silence. Le neuvième, de cette longue conversation téléphonique rompit par Christine :

Et cette vielle femme sage qui devait venir du Cap pour te délivrer de ce bébé, apparemment, trop peureux pour sortir de sa cachette ?

Autre silence.

Rachel, tu es là ?

Désolée les filles ! Je me suis endormie. Tu disais ?

Marlica s’est endormie, elle aussi, remarqua Christine. Je te demandais pour cette « Grann » qui devait venir du Cap Haïtien pour toi.

Grann Yaya ? Elle viendra dans trois jours. Oui, marmonna-t-elle. Dans trois jours elle viendra donner une réponse à cette énigme.

« … m pral fe yon wout oo, ann ale ave mwen

Lapèsonn oo, m pral fe yon wout oo ann ale ave mwen

Grann Yaya chantait encore, quand elle se changeait. Elle se ceignit d’un foulard bleu marin, beaucoup plus foncé que le bleu délavé de sa robe aux manches bouffies. Elle prit une timbale sur la table, la plongea dans le canari et la sort rempli d’eau. A trois reprises elle en jeta par terre, en prit quelques gorgées. Puis elle s’approcha de la petite qui était, jusqu’à présent, perdue dans son sommeil, la secoua et lui dit :

Ma fille, réveille toi ! l’heure est venue pour moi de te parler de tes racines. Les esprits me l’ont ordonné, ta mère me l’a demandé. Tu es assez grande pour savoir d’où tu viens. Macafé, réveille-toi !

Manzè Da

Darline Gilles

Darline Gilles