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D'Elles

Les petites marchandes: Entre griffure de la vie et morsure de la langue

29 Mars 2015, 14:21pm

Publié par D'Elles

Les petites marchandes: Entre griffure de la vie et morsure de la langue

Dis-moi ce tu vends, je te dirai qui tu es. Voilà une formule que la sagesse populaire haïtienne a répandue dans notre société. À chaque marchande est attribué un stéréotype dévalorisant. Pourquoi ? Dans un pays où le chômage ou le sous-emploi touchent deux tiers d’Haïtiens, les marchandes constituent pourtant la population la plus active. Elles sont les piliers de l’économie haïtienne.

Est-ce que ce n’est pas justement parce que ce sont les plus pauvres d’entre nous, des femmes qui ne se fatiguent jamais, est-ce que ce n’est pas au fond notre haine du pauvre qui parle lorsque nous insultons sans y penser ces femmes ?

J’éprouvais une certaine attirance pour ce monde, ces femmes que je croise chaque matin qui vendent des œufs bouillis, des figues bananes et des avocats. Ou cette vieille qui, depuis des années, tient son petit plateau de « pistaches grillés », tous les matins, à côté d’une école. Ou encore celle-là, qui offre à sa clientèle ce que la terre lui donne. Tantôt des mangues, tantôt du maïs boucané. Des grenadias, ou des quenêpes, tout dépend de la saison. Selon la saison, elle peut être marchande du matin, ou du soir, sans rendre jaloux le soleil de la lune. Pas du tout, puisque chacun d’eux lui donne la goutte de lumière qu’elle cherche. La goutte lumière qu’elle transmet, sans en avoir savouré la couleur. Cette lumière qu’elle a, à choyer les passants pour un peu d’attention, à donner tant d’amour à sa clientèle. Celle qui la guide comme cheffe de famille, mère célibataire, éducatrice. Ou comme femme laissée pour son compte, lumière qui la permet de gagner le pari contre la vie. Je devais savoir ce qu’elles pensent d’elles-mêmes. Il fallait les approcher pour savoir comment elles vivent avec tous ces préjugés les concernant. Pour évaluer le poids des offenses collectives sur leurs épaules.

Jeune féministe, désireuse de témoigner une attention personnelle à une catégorie de femmes que la société humilie par des expressions vides de sens, j’ai éprouvé une certaine anxiété à aborder ces femmes. Chacune avait sa motivation, mais la peur était des deux côtés. Elles, ont tout de suite pensé que je leur voulais du mal. Que je voulais gagner de l’argent grâce à elle. Que je voulais les vendre avec des organisations internationales, des Blancs. Depuis quand sommes-nous hantées par cette peur ? Les vendre aux blancs ? Serions-nous envahis par les fantômes de notre passé si lointain ? La peur des autres. La peur de causer, de se confier. D’où vient-elle ?

Je n’ai pas eu le temps d’être éclairée sur tous ces questionnements. Mais j’ai réussi à frayer un chemin dans le cœur de quelques-unes. D’abord un soupçon d’acceptation. Puis, un faible éclat d’amitié. De loin, j’espérais une reconnaissance féminine qui baignait l’atmosphère. Alors je me suis dit que toutes ces difficultés valaient la peine d’être traversées.

Enfin, la ballade a commencé.

MARCHANDE DE POISSON, LA GROSSIÈRE

Connue de tous, la marchande de poisson est l’archétype d’une boîte-à-injures vivante. Celle-ci n’aurait dans son vocabulaire, que grossièreté et obscénité. D’ailleurs, Maurice Sixto, un grand conteur Haïtien, l’a bien démontré dans l’une de ses petites histoires audio, intitulée « Machann pwason kwabosal ». Dans une conversation entre une marchande de poissons contrariée et une cliente, on entend ceci:

La marchande : fòk mwen ta pran yon twal san ki sot nan yon bouda san lave, bade ak dechay, pou m ta fè yon kolye avè l, met nan kou m pou m ta pale avè w.

L’auteur, très apprécié pour sa capacité à bien lire les réalités haïtiennes à travers ses petites histoires fictives, a mis dans la bouche de la marchande, en colère pour avoir été délaissée par son mari la veille, une giboulée d’avilissements qui a laissé son interlocutrice bouche coite, tellement lavée. À la fin, elle a décidé de ne plus vendre à la cliente, elle termine la conversation devenue monologue avec un « kolangyèt manman w »

Malgré cette réputation peu gratifiante, Raymonde semble être attachée à cette activité qu’elle a entreprise depuis maintenant une dizaine d’années. « La nourriture de ma famille, dépend du Bon Dieu, de moi et du poisson ». C’est sa manière à elle de dire qu’elle n’a rien à faire ce que les autres peuvent dire d’elle. Elle n’a pas honte d’être une marchande de poisson, elle le montre bien. Cette femme de 37 ans est mère célibataire d’une famille de trois enfants. Elle rencontre toutes formes de difficultés pour jouer son rôle de mère-père, après le départ de son mari en 2004. Ces difficultés, confie-t-elle, sont intensifiées par les rumeurs qui font croire que le virus Ébola peut être transmis par la consommation de poisson ; cela diminue la vente. Mais ces difficultés seraient encore plus coriaces, si elle n’avait pas son petit commerce comme soutènement. Avec un sourire au coin des lèvres, elle dit qu’une marchande de poisson ne crève pas de faim. Quand les choses vont mal, poursuit-elle, on peut toujours puiser dans notre marchandise. Pour Raymonde, ce n’est pas une mauvaise chose d’être ainsi considérée par la perception des gens. C’est même bien d’être vue comme une femme qui ne mâche pas ses mots quand il faut mettre quelqu’un à sa place. « Ils réfléchiront à deux fois, avant de me manquer de respect ». C’est le deuxième avantage dont on bénéficie de ce commerce, pense-t-elle.

Avant même la diffusion de l’histoire de Maurice Sixto qui, par son contenu, réaffirme les faits, notre société avait déjà rendu son verdict : vous êtes coupables d’être femmes vendant du poisson. Vous êtes condamnées à être vues comme femmes à la langue venimeuse, de génération en génération, jusqu’à ce que cette déduction soit remise en question dans une perspective de changement de mentalité, en faveur du respect de l’autre.

MARCHANDE DE FEUILLES : LA PUANTE

Devant ses paniers remplis de feuilles médicinales, Tifanm lance un regard à la fois chaleureux et accueillant à ceux qui l’approchent. Avant même que le soleil impose sa pâleur au ciel, elle occupe tous les jours sa petite place dans un coin du marché de Carrefour. Elle est marchande depuis l’âge de 11 ans. Se trouvant très tôt, orpheline de ses deux parents, cette femme qui se dit vendeuse de vie, a commencé, dès son tendre enfance, à se battre pour préserver la sienne, et plus tard, celle de ses onze enfants. Elle éprouve un profond respect pour les feuilles qui sont, pour elle, les meilleures gardiennes de la vie et la santé. « Avant, les gens ne souffraient pas d’autant de maladies, ni ne mourraient aussi jeunes. C’est parce qu’ils commençaient toujours la journée du bon Dieu avec un godet de thé. Depuis qu’ils ont perdu cette habitude, ils souffrent et meurent sans avoir vécu. »

Au fil des années, elle a développé un étrange attachement aux feuilles. Une partie de son commerce vient de son jardin. Elle fait pousser certaines plantes qu’elle estime très importantes à avoir sous la main. Comme le « Pajanbe » qui garde les loups garous éloignés de la maison, pour la sécurité des nouveau-nés, ou le « simen-kontra », un excellent vermifuge.

Tifanm, à la voix teinte foncièrement de passion, que les feuilles sont plus d’une centaine de plante, avec chacune une forme, une senteur, une saveur et des vertus particulières. Elles peuvent avoir des qualités préventives, curatives, ou tout simplement thérapeutiques. Certaines protègent, d’autres soulagent, et d’autres guérissent. « Quand une personne se réfère aux marchandes de feuilles pour dire que quelqu’un sens mauvais, je me dis qu’elle le fait par pure ignorance. Car l’odeur des feuilles, c’est l’odeur de la vie. »

Tifanm dit être plus qu’une marchande de feuilles. Elle pense que les Haïtiens, malgré leur rejet des feuilles, se tournent toujours vers la médecine traditionnelle, quand ils ont mal. Avant d’aller à l’hôpital, voir un médecin scientifique, ils viennent chez moi, se vante-elle. Je leur dis quelles feuilles prendre pour leur thé, quel dosage appliquer, et à quelle fréquence le boire. Je suis quelqu’un d’important, d’utile à ma communauté. Quand une personne ne peut pas saisir cette vérité, c’est elle qui a un problème, pas moi, conclue-t-elle.

Combien offensant peut être ce préjugé vis-à-vis des marchandes de feuille. Mais, parallèlement, il faut attirer l’attention sur le texte intitulé « Manje ranje » du poète et diseur Syto Cavé, dans lequel il dit aimer sa muse sale, puant la feuille [de chance], des caractères typiques de la marchande de feuilles.

MARCHANDE DE SEL : L’INSULTE ULTIME

Marchande de sel, chez nous, est une insulte grave. On traite une personne de marchande de sel, pour la dévaloriser. Parce que ce sont les plus pauvres qui vendent ce condiment indispensable dans notre quotidien. Pour Florence, c’est injuste de voir les marchandes de sel d’une façon aussi dégradante. D’un ton neutre, avec un regard vide qui assombrit profondément son visage, elle raconte son histoire.

« Je suis marchande de sel. J’ai commencé à vendre le sel, l’huile de palma Christi, le gaz, trois articles qui te font mépriser par les gens, après la naissance de mon fils. Il me fallait une activité génératrice de revenu pour subvenir à mes besoins et à ceux de mon bébé. Mon mari ne travaillait pas. Après, j’ai eu trois autres enfants : toutes des filles. Mon mari ne travaillait toujours pas. J’ai dû me contenter des maigres bénéfices pour prendre soin de ma famille. Mais c’était très difficile. J’ai été patiente et déterminée pour élever mes quatre enfants, les éduquer avec de si faibles moyens. Mes deux premiers enfants ont atteint le niveau universitaire. Je suis fière du fruit de mes efforts. »

Même sur cette dernière phrase, la sexagénaire garde son visage fermé comme un mauvais temps. Puis elle continue.

« Je suis persuadée que je ne suis pas la seule marchande de sel à avoir accompli une telle prouesse. Déjà, choisir de vendre le sel pour ne pas mendier dans les rues, est une preuve de courage à valoriser. C’est révoltant de constater que les autres font l’inverse de ce qu’ils devraient faire, c’est-à-dire, avoir plus de considération à notre égard. »

Des femmes célibataires, mère, jeunes, vieilles, dans un marché, à un coin de rue, dans leur maisonnette, s’accrochent à une force pour avoir une raison de se tirer de leur sommeil après le chant du coq. Elles préfèrent le travail à l’inactivité. Elles se détournent de la résignation pour la vie. Certaines sont fières, d’autres sont rétives. Certaines sont tristes de voir le désistement des unes pendant qu’elles admirent, malgré elles, le courage des autres.

Chacune de ces femmes a une histoire à raconter, des émotions à cracher, des colères à refroidir. Chacune de ces femmes s’exprime dans un langage propre à sa personne, mais toutes sont liées par une même réalité : elles mangent avec la complicité des maux, au mépris des mots.

Darline Gilles